Entrevue avec Hélène Choquette, réalisatrice-coordonnatrice du documentaire Web PIB de l’Office national du film. Elle nous parle d’approche documentaire, de pertinence sociale et des contraintes de production.
PIB, le documentaire Web sur la crise économique, est en marche depuis 6 mois. Passons donc les présentations. Dites-nous plutôt comment fonctionne votre équipe?
À l’exception de quelques reporters et journalistes, notre équipe est exclusivement composée de gens qui ont une expérience documentaire.
Nous présentons l’impact humain de la crise économique au Canada par le truchement de courts films documentaires et d’essais photographiques. Présentement, nous sommes à 15 histoires suivies, avec assiduité, par nos cinéastes de terrain. Chaque histoire a un nombre variable d’épisodes selon la courbe narrative naturelle qui en émane.
Les essais photos ont pour rôle de documenter ce qui se passe en régions éloignées. Ce sont de courtes œuvres documentaires ponctuelles réalisées par des photographes dont le travail s’inscrit dans une démarche documentaire.
Quelle est l’originalité narrative de PIB?
Nous filmons et mettons en ligne des films et des essais dans des délais parfois très courts. PIB est un projet pilote, ne l’oublions pas. L’originalité narrative tient au fait que nous suivons et surtout, diffusons des histoires en temps réel ou presque. C’est cette avenue qu’offre le Web que nous avons d’abord voulu explorer. « Des Canadiens portant un regard sur des Canadiens ». Est-ce que ce facteur d’instantanéité nous permettrait d’amener le documentaire ailleurs? Sans jamais croire que l’internaute déciderait de la suite de l’histoire, nous souhaitions voir si un message d’encouragement par exemple, apporterait réconfort à nos protagonistes. Nous souhaitions jauger l’ascendant de la communauté virtuelle sur des individus vivant aux quatre coins du pays. Ce commentaire en réaction à l’histoire Famille à la casse est probant.
Brian, merci pour ton ouverture et ton honnêteté, tu es la voix de tant de gens. J’ai été touchée par un homme qui est fier de l’héritage de sa famille mais qui par la même occasion vit avec le sentiment d’avoir manqué à ses responsabilités par rapport à sa fille. Au contraire. Brian a fait preuve de courage, de résilience, de force, d’honnêteté et d’intégrité pendant ces temps tumultueux. Il devrait en être fier. Ça, pour moi, c’est la vraie crise. Des familles chancelantes, des sentiments d’échec, la dépression, l’escalade de violence, l’abus de substances illicites. Ce sont autant d’enjeux qui ont émergé pendant la récession et qui resteront en place bien après son passage.
- Terri Rice, 7 février 2010, Oshawa, Ontario
Le documentaire n’est pas qu’analyse. Je pense entre autre au documentaire Les chars (dans la série Chroniques de la vie quotidienne) de Jacques Leduc en 1978 où celui-ci s’est immiscé dans un garage et a filmé l’action que s’y déroulait. PIB reprend un peu cette idée « d’observation » et en diffuse des fragments sur une période d’un an. Le site se bonifie au fil des mois.
Depuis la venue de la télé-réalité, certains ont tendance à se mettre en scène, à jouer le rôle de ce qu’ils voudraient être. C’est pourquoi même dans l’univers Web, le rôle du documentariste demeure essentiel. Il est celui qui pose le regard ainsi que le gardien d’une approche éthique. Si un cinéaste jugeait qu’un protagoniste n’est pas véridique, nous aurions la liberté d’interrompre l’histoire.
Vous parliez d’une narration à plusieurs niveaux. À quoi ressemble t-elle concrètement?
L’histoire d’Edgar et Zoran dans un lave-auto de luxe de Calgary est si riche en rebondissements que nous mettrons bientôt en ligne un onzième épisode. D’autres histoires évoluent moins vite, par exemple celle d’Alison et Robert sur leur ferme de Sherrington. Nous n’en sommes qu’à cinq épisodes, mais cela n’en fait pas un récit moins pertinent. Comme nous ne sommes pas contraints de respecter des dates précises de diffusion, nous avons également cette liberté d’espace temps entre chaque mise en ligne. Un autre avantage du Web. Nous tentons toutefois de respecter une cadence minimale à raison d’un film par mois pour maintenir une tension narrative ainsi que l’intérêt des internautes qui ont développé un attachement particulier à ces protagonistes.
L’histoire des camionneurs est extrêmement difficile à organiser sur le plan logistique. Saisir tous les enjeux de l’industrie du camionnage à travers différents chauffeurs nécessite une plus grande recherche. Dans ce cas, nous en sommes à six épisodes. L’histoire n’évolue pas à travers le parcours d’un seul « personnage ». C’est un inconvénient dont nous sommes conscients. Cependant, la crise économique ayant frappé de plein fouet cette industrie, on ne pouvait pas ne pas l’aborder.
Au-delà de votre approche, quel est l’impact humain de PIB?
Dans chaque région où nous sommes allés, de MacKenzie en Colombie-Britannique à Iroquois Falls dans le nord de l’Ontario, nos films ont eu un écho. Notre histoire en provenance d’Oshawa sur les travailleurs automobiles Brian et Cassandra nous a également permis de nous immiscer sur le terrain. Dans cette région, nous avons fait du réseautage auprès des centres d’aide aux travailleurs touchés par des fermetures d’usines et déployé nos efforts par le biais de médias sociaux comme Facebook et Twitter. Depuis trois mois, la réponse en provenance de la grande région d’Oshawa est toujours très forte, à la fois en nombre de visionnements que de participation du public sur notre blogue ou le site principal.
PIB n’a pas été conçu pour un auditoire de cinéphiles, mais bien pour l’ensemble des Canadiens touchés par la crise économique. En ce sens, le projet joue un rôle social. Il aborde l’économie de manière différente. Lors d’une entrevue que j’accordais à Gérald Fillion, journaliste spécialisé en économie à Radio-Canada, celui-ci m’a confié qu’il aimerait pouvoir sortir à l’occasion de sa « grande tour » pour réaliser ce genre d’œuvre qui illustre, de manière concrète, le rôle de l’économie dans nos vies.
Ce que je constate, c’est que contrairement à la télé, personne ne nous trouve par hasard. Il nous faut redoubler d’efforts pour aller chercher notre auditoire. Le Web est un espace encore peu développé pour le documentaire, notamment au Canada. Il n’en tient qu’à nous de le faire.
Propos recueillis par Frédéric Dubois, coordonnateur Web

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